Recommandations :
- Accélérer le versement du solde de 1,28 milliard de dollars prévu dans le budget de 2024 pour l’augmentation du financement des trois organismes subventionnaires. Ensuite, augmenter ce financement de 10 % par année pendant quatre ans, afin de doubler les budgets des organismes subventionnaires d’ici 2030-2031 par rapport aux niveaux de 2024.
- Toute nouvelle organisation faîtière doit répartir le financement de façon équitable entre les trois groupes disciplinaires des organismes subventionnaires, selon un ratio de 3:1 entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Les décisions de financement doivent être fondées sur l’évaluation par les pairs et exemptes de toute influence politique.
- Collaborer avec les homologues provinciaux et renforcer le soutien fédéral au secteur de l’enseignement postsecondaire afin d’atténuer la crise financière qui compromet la capacité de recherche du Canada.
- Officialiser la coordination au sein du gouvernement en mettant sur pied un secrétariat fédéral pour l’enseignement postsecondaire et la recherche chargé 1) d’assurer une coordination interministérielle efficace pour les programmes sectoriels; 2) de servir de point d’accès central pour les parties prenantes; 3) de soutenir le Conseil consultatif fédéral sur les sciences et l’innovation.
Attirer, former et retenir les talents en recherche
La communauté de recherche canadienne a toujours accueilli à bras ouverts ses collègues internationaux. Les membres du CCR sont prêts à collaborer avec les personnes attirées par le programme Impact+ et, pour reprendre les mots du roi Charles, à « faire du Canada le principal pôle mondial des sciences et de l’innovation ». Tout en étant accueillants, nous sommes également préoccupés par le contexte dans lequel ces nouveaux collègues arrivent. Nos recommandations visent à répondre à des enjeux de longue date et à atténuer les conséquences imprévues du programme Impact+.
Le gouvernement a judicieusement indiqué, dans le budget de 2025, son intention d’examiner les questions liées au fait que « l’écosystème de recherche du Canada nécessite un soutien accru pour retenir les talents ». Il est maintenant temps d’agir — en renforçant le soutien à la communauté de recherche canadienne et en favorisant la rétention des talents. Les mesures à prendre doivent viser plus d’un segment de notre bassin de talents :
- Les chercheurs internationaux attirés par le programme Impact+, une fois leur financement initial épuisé, pourraient se relocaliser dans des pays offrant de meilleures possibilités de financement si l’écosystème de recherche du Canada continue de stagner. Une telle perte de talents soulèverait des questions quant au rendement des investissements associés aux 1,7 milliard de dollars prévus dans le budget de 2025 pour l’attraction des talents.
- Les jeunes titulaires d’un doctorat et les chercheurs postdoctoraux, dont plusieurs aspirent sincèrement à des postes universitaires leur permettant de consacrer du temps à la recherche, font face à un marché du travail offrant peu de débouchés. Incapables d’obtenir des postes de recherche en milieu universitaire, ces travailleurs hautement qualifiés quittent soit le Canada, soit le milieu de la recherche. Au-delà d’un échec en matière de rétention des talents, cela représente également une perte importante de fonds publics investis dans leur formation et leur carrière en recherche.
- Le personnel académique contractuel (PAC) — des professeurs à temps plein renouvelant leur contrat chaque trimestre — constitue un bassin croissant de talents en recherche en situation d’emploi précaire, bien que souvent peu visible. Leur contribution potentielle à l’écosystème de la recherche demeure largement sous-exploitée : ils ne sont généralement pas admissibles au financement fédéral de la recherche. Leur travail universitaire — contrairement à celui de leurs pairs menant à la permanence, auxquels ils sont pourtant souvent difficilement distinguables — ne comprend pas de rémunération pour la recherche.
- Les étudiants des cycles supérieurs et les futurs étudiants ont besoin d’un soutien soutenu et de possibilités accrues de participation à la recherche dans l’ensemble du secteur de l’enseignement postsecondaire.
Accélérer la croissance et renforcer les fondamentaux
Le CCR se préoccupe des taux de réussite au financement, faibles et en déclin, au sein des trois organismes subventionnaires.
Au Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), les taux de réussite des subventions Savoir ont temporairement dépassé 50 % en 2021-2022 en raison d’une baisse du nombre de demandes pendant la pandémie de COVID-19. Pour le concours de 2024-2025, le CRSH a fait état d’un taux de réussite de 34,1 %.
Au Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie (CRSNG), les taux de réussite des subventions à la découverte sont passés de plus de 80 % en 2002 à 67 % en 2019, avant de se stabiliser autour de 58 %. Les données les plus récentes publiées par le CRSNG indiquent un taux de réussite de 62 %.1
Aux Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC), les taux de réussite des subventions Projet ont diminué de façon constante depuis 2000, à l’exception d’une hausse ponctuelle attribuable aux injections de fonds liées à la pandémie de COVID-19. En 2000, les IRSC ont reçu 1 260 demandes et en ont financé 421, soit un taux de réussite de 33 %. En 2018, ils ont financé 740 demandes sur 5 117 (14 %). Pour le concours de l’automne 2025, les IRSC font état d’un taux de réussite au financement inquiétant de 13,6 %.
Des taux de réussite faibles et en déclin indiquent qu’un écosystème de financement de la recherche s’oriente vers, ou s’approche, d’un dysfonctionnement systémique. Les faibles taux de réussite aux IRSC témoignent en particulier d’une inefficience structurelle : des chercheurs de haut niveau consacrent chaque année des centaines d’heures à un exercice de demande de financement devenu presque vain.
Les propositions de recherche approuvées, mais non financées constituent des projets prêts à être lancés et représentent chacune une occasion perdue. Parmi les propositions non financées, une grande majorité permettrait, si elle pouvait aller de l’avant, de faire progresser les disciplines concernées et de générer des retombées nettes positives. Chaque proposition recèle un potentiel important pour élargir les connaissances, créer des retombées économiques et en matière de propriété intellectuelle, améliorer la qualité de vie des Canadiens et de la population mondiale, et bien plus encore.
Les évaluateurs par les pairs en sont pleinement conscients. De manière anecdotique, ils indiquent que l’aspect le plus difficile de leur rôle consiste désormais à quitter leur travail en sachant que de nombreux projets de recherche d’excellente qualité ne seront pas financés, et en étant conscients du rôle qu’ils jouent dans ces choix impossibles. Le poids de cette réalité constitue une forme de blessure morale portée par les évaluateurs.
Il est essentiel d’augmenter les taux de réussite en matière de financement. L’octroi d’un plus grand nombre de subventions ne doit pas se faire au prix d’une réduction de leur montant. Au contraire, la répartition des fonds entre un plus grand nombre de chercheurs (« approche de répartition uniforme ») produit de meilleurs résultats à l’échelle nationale que la concentration de subventions importantes entre un nombre restreint de chercheurs chevronnés. À l’inverse, le programme de chaires Impact+ concentre des subventions importantes entre les mains de chercheurs en fin de carrière, susceptibles de se regrouper dans des universités urbaines bien dotées en ressources.
Les données des trois organismes subventionnaires indiquent que les chercheurs chevronnés affichent systématiquement des taux de réussite plus élevés que les chercheurs en début de carrière (CDC). Il est stratégique d’augmenter les taux de réussite des CDC : ceux-ci sont plus susceptibles de stimuler l’innovation, de transformer les disciplines et — fait crucial — de demeurer au Canada. À mesure que les chercheurs du programme Impact+ se joignent au même bassin de demandeurs, des mesures d’atténuation s’imposent afin de contrer l’intensification de la concurrence, d’éviter une baisse globale des taux de réussite et de prévenir des effets disproportionnés sur les CDC.
L’augmentation du nombre et de la valeur des subventions entraîne également des retombées positives en aval pour les étudiants aux cycles supérieurs et les stagiaires postdoctoraux, dont les allocations sont financées à même ces subventions.
L’investissement de 1,795 milliard de dollars prévu dans le budget de 2024 pour le financement des trois organismes subventionnaires a été largement salué. Les augmentations récurrentes prévues devaient être mises en œuvre comme suit :
| 2024-25 | 2025-26 | 2026-27 | 2027-28 | 2028-29 | Total |
| 75 M$ | 153 M$ | 286 M$ | 517 M$ | 764 M$ | 1,795 M$ |
En plus de l’augmentation de 286 millions de dollars prévue pour 2026-2027, un montant de 1,28 milliard de dollars demeure à verser. Entre-temps, l’investissement de 1,7 milliard de dollars dans l’attraction des talents (budget de 2025) transformera l’écosystème et accentuera les pressions existantes. Les chercheurs canadiens ne peuvent attendre jusqu’en 2028-2029 pour la mise en œuvre complète des augmentations accordées aux trois organismes subventionnaires, lesquelles seront par ailleurs insuffisantes.
Recommandation : Accélérer le versement du solde de 1,28 milliard de dollars prévu dans le budget de 2024 pour le financement des trois organismes subventionnaires. Ensuite, augmenter ce financement de 10 % par année pendant quatre ans, afin de doubler les budgets par rapport aux niveaux de 2024 d’ici 2030-2031.
Le fondement de l’écosystème de recherche du Canada repose sur la recherche fondamentale menée par les chercheurs. Dans un contexte où le gouvernement manifeste un intérêt accru pour la recherche axée sur des missions, il est essentiel de maintenir un solide soutien aux bases sur lesquelles s’appuie l’excellence de la recherche canadienne à l’échelle mondiale. Les priorités axées sur des missions, notamment les technologies numériques avancées (quantique, intelligence artificielle, cybersécurité, etc.), trouvent toutes leur origine dans la recherche fondamentale. Conformément aux avis d’experts, le financement devrait suivre un ratio de 3:1 en faveur de la recherche fondamentale par rapport à la recherche appliquée.2
Recommandation : Toute nouvelle organisation faîtière doit répartir le financement de façon équitable entre les trois groupes disciplinaires des organismes subventionnaires, selon un ratio de 3:1 entre la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Les décisions de financement doivent être fondées sur l’évaluation par les pairs et exemptes de toute influence politique.
Les talents en recherche cachés à la vue de tous : faire face à la crise financière des universités
La capacité de recherche du Canada a été affaiblie par la crise financière actuelle qui touche le secteur de l’enseignement postsecondaire.
La diminution à long terme du financement public a poussé les établissements à se tourner vers d’autres sources de revenus — notamment les droits de scolarité des étudiants internationaux — ainsi qu’à réduire les coûts, notamment en limitant l’embauche de professeurs permanents en voie de titularisation et en recourant davantage au personnel académique contractuel (PAC).
Le personnel académique contractuel constitue un bassin de talents en recherche encore sousexploité au Canada. Les membres du PAC à temps plein sont souvent indiscernables de leurs pairs en voie de titularisation en termes de qualifications et de formation à la recherche; néanmoins, les CAS sont exclus de la possibilité de solliciter des financements des trois conseils en raison de leur statut professionnel précaire. Néanmoins, ils sont exclus de l’admissibilité au financement des organismes subventionnaires en raison de la précarité de leur statut d’emploi. Contrairement aux professeurs en voie de titularisation, les membres du PAC ne sont pas rémunérés pour mener des recherches dans le cadre de leur emploi. Certains membres du PAC financent eux-mêmes leurs travaux, mais ils ne disposent pas de la sécurité d’emploi nécessaire pour exercer pleinement la liberté académique et poursuivre leurs recherches sans contrainte, indépendamment de la réception que leurs résultats pourraient susciter auprès de leurs pairs.
Bien que les données ne soient pas publiées, des éléments anecdotiques indiquent une augmentation importante, ces dernières années, du recours au personnel académique contractuel (PAC) par les établissements, certaines estimations suggérant que jusqu’à deux tiers du personnel enseignant universitaire seraient des membres du PAC.3 Cette dépendance croissante au PAC contraste avec la stabilité des chiffres rapportés dans l’ensemble du secteur pour les postes de professeurs adjoints, qui constituent le premier échelon des carrières menant à la titularisation : environ 10 000 personnes occupent chaque année un poste de professeur adjoint, sans que ce nombre ait augmenté depuis 2004.
Chaque année au Canada, environ 8 000 étudiants au doctorat obtiennent leur diplôme et 10 000 chercheurs occupent des postes postdoctoraux. Bon nombre de ces chercheurs hautement qualifiés aspirent à une carrière universitaire, mais ne parviennent pas à décrocher de poste de professeur adjoint. Par conséquent, certains se tournent vers des postes au sein du PAC, d’autres quittent complètement le milieu de la recherche, et certains encore quittent le Canada pour saisir des occasions à l’étranger.
Le gouvernement fédéral a un rôle à jouer pour répondre à la crise financière actuelle qui touche le secteur de l’enseignement postsecondaire. Contrairement à l’enseignement primaire et secondaire, l’enseignement postsecondaire ne relève pas exclusivement des provinces. À l’instar des investissements annuels importants qu’il consacre à l’éducation de la petite enfance, le gouvernement fédéral investit également chaque année dans l’enseignement postsecondaire, notamment en versant :
- plus de 4 milliards de dollars de financement dans la recherche;
- plus de 15 milliards de dollars au titre du Transfert canadien en matière de programmes sociaux, qui soutient, par voie législative, l’enseignement postsecondaire et les programmes connexes;
- environ 8 milliards de dollars en aide financière aux étudiants;
- des fonds supplémentaires par le biais de divers programmes et ministères fédéraux.
Pour optimiser le retour sur ces investissements, sans parler des avantages nationaux plus larges d’un écosystème de recherche et d’éducation bien financé, il est nécessaire que le gouvernement fédéral collabore avec les provinces.
Recommandation : Collaborer avec les homologues provinciaux et renforcer le soutien fédéral au secteur de l’enseignement postsecondaire afin d’atténuer la crise financière qui compromet la capacité de recherche du Canada.
Coordination gouvernementale pour soutenir un écosystème de recherche florissant
Au-delà de l’engagement financier, les politiques fédérales ont également un impact sur la recherche universitaire.
Les conséquences imprévues de certaines politiques peuvent aller à l’encontre d’autres objectifs stratégiques. Cela a été manifeste dans le cas du plafonnement des visas pour étudiants étrangers imposé par Immigration, Réfugiés et Citoyenneté Canada (IRCC), notamment en raison de ses répercussions sur les étudiants internationaux aux cycles supérieurs, qui jouent un rôle essentiel dans les programmes de recherche financés par les organismes subventionnaires. Le CCR se fait l’écho des appels récents en faveur d’une meilleure coordination entre les ministères.
Recommandation : Officialiser la coordination au sein du gouvernement en mettant sur pied un secrétariat fédéral pour l’enseignement postsecondaire et la recherche chargé 1) d’assurer une coordination interministérielle efficace pour les programmes sectoriels; 2) de servir de point d’accès central pour les parties prenantes; 3) de soutenir le Conseil consultatif fédéral sur les sciences et l’innovation.
1 Il convient de noter que les subventions à la découverte (SD) du CRSNG ne sont pas directement comparables aux subventions Projet des IRSC ni aux subventions Savoir du CRSH. Cela s’explique notamment par le fait que : 1) les SD constituent, par conception, une subvention d’appoint visant à couvrir seulement une partie du budget total requis pour la réalisation d’un projet de recherche, parfois aussi peu que 30 % à 40 %; et 2) les taux de réussite au financement sont conçus pour être élevés.
2 Par exemple, les progrès en matière de technologies quantiques sont en grande partie dus à la recherche fondamentale canadienne. Le laboratoire D-Wave est à la pointe des développements en informatique quantique depuis des années, grâce à des investissements réalisés il y a plusieurs décennies dans la recherche fondamentale sur la physique quantique, bien avant que les applications possibles ne soient évidentes.
3 Selon des estimations plausibles, le personnel académique contractuel (PAC) représentait jusqu’aux deux tiers du corps professoral dans les universités canadiennes vers 2022-2023. Cette conclusion provient du deuxième projet pilote de Statistique Canada visant à élargir l’Enquête sur le personnel des universités et des collèges (EPUC), dont les résultats ont été communiqués verbalement aux parties prenantes en 2024. Le projet pilote reposait sur un « échantillon représentatif » d’établissements du secteur universitaire canadien; toutefois, Statistique Canada a insisté sur le fait que ces résultats ne pouvaient être extrapolés à l’ensemble du secteur. Le niveau élevé de PAC observé concorde avec des recherches antérieures fondées sur des demandes d’accès à l’information.
